lundi 26 juin 2017

L'histoire mortelle


“C'est pendant cette période qu'il découvre la puissance phénoménale de la solitude, la violence non adressée du désir. C'est là qu'il refuse l'histoire mortelle pour rester dans celle du gouffre général." M. Duras - Navire Night

Et, dans l’histoire mortelle, il y a la meute. Celle de la maladie de la mort.

Celle qui dit "à quoi bon", celle du cynisme, des blagues grasses faites par des hommes sans classe, celle des moqueries basses de femmes sans grâce, la meute qui ne voit pas son visage maquillé dans la glace, celle des chairs étalées sur l’étal des écrans sans pudeur, celle qui va masquée, celle des dépités de la vie, des dépités d'eux mêmes, celle mesquine des dés pipés d’avance, des cartes biseautées, des amours mortes à la petite semaine, des désirs bafoués, celle des impuissants ironiques qui se font encore croire qu'ils se rient d'eux-mêmes, celle des "éteigneurs" de lumière, des fatigués, des aigris, celle de ceux qui savent et ne savent rien, celle des petits et des grands pouvoirs qui se jalousent, des manipulations, celle des mensonges et des non-dits qui tiennent en otage, celle des rêves et des sentiments auxquels on tord le coup, celle de la peur de l'amour, de la peur de la mort, de la peur du risque, de la peur de tout...  

Dans l’histoire mortelle il y a la meute moutonneuse ricanant(e), la meute molle qui rit jaune, qui se cache, celle de la vie qui ment, des corps qui se mentent, celle des agneaux tondus, des loups féroces sans aucune dent, celle des moutons aux dents longues, celle des lâches, des fuyants,... 

Dans l’histoire mortelle, il y a la meute avide. Elle se tient, flanc contre flanc, dans le froid glacial qu'elle génère... 


Oh puissante et phénoménale solitude, qui protège mon amour et la violence de mon désir, loin de la meute, quoi qu’il m’en coûte. Gouffre de larmes et de rires, joies et chagrins, beauté ardente du monde, solitude dans laquelle je me noie avec délice près de toi et loin de tout.

vendredi 23 juin 2017

La Chambre haute © 3


(Ils sont dans la chambre. Ils sont nus près de la fenêtre. On le devine aux ombres des corps, dessinées sur les murs, dans la lumière du soir. Ils ont fait l'amour. Les corps sont enlacés toujours. Ils parlent à voix basse. Un murmure. On ne sait pas depuis combien de temps ils sont là, dans cette chambre, combien de fois ils se sont retrouvés là pour faire l'amour, mais ce pourrait tout aussi bien être la première fois tellement les voix sont basses, tellement elles tremblent.)

- Partirons-nous un jour ?
- Partir ?
- Oui, je veux dire partir pour ne plus revenir ensemble dans cette chambre, toi ou moi partirons-nous ? Cela arrivera-t-il un jour ? 
- On ne sait pas ... peut-être ... on ne sait rien, je ne sais pas
- C'est impossible, je ne veux pas, je ne peux pas, je crois que je t'... et que je te voudrai ainsi pour toujours... ne pars pas, jamais, je t'en prie !
- Mais peut-être n'est-ce pas moi que tu ... dans cette chambre ... mais cette ombre de l'amour, là sur le mur... tu sais, comme les ombres dans la grotte,...
- Non tu n'es pas une ombre, non et je ne veux pas te perdre ! On ne perd pas son ombre... seulement quand on meurt. Je ne veux pas partir et je ne veux pas mourir. 
- C'est un rêve que tu ne veux pas perdre, ton rêve de chambre, ton rêve de moi, de nous, notre rêve, là, maintenant.
- Tais-toi, tu dis des bêtises, ne dis plus des choses comme ça, j'ai peur et je n'aime pas avoir peur
- Alors qu'allons-nous faire ?
- Je ne sais pas... sans doute, allons-nous nous faire un peu mal, parfois, mais pas trop... nous n'aimons pas avoir mal, n'est ce pas ?
- Non nous n'aimons pas, je n'aime pas cela... alors que ferons-nous ?
- Je ne sais pas, nous ferons l'amour, toi et moi, encore et encore,...et tu m'embrasseras... embrasse-moi.

(et ils s’embrassent)

mardi 20 juin 2017

La Chambre haute ©


Je suis revenue dans la ville d'enfance par une pâle après midi d'hiver. Le voyage en train me faisait traverser des paysages filants, des plaines givrées et des forêts nues. Le ciel était gris quand j'avais quitté la capitale. À présent que nous pénétrions dans les terres plus au sud, il était devenu presque blanc. J'avais pensé à un ciel malade. Je n'ai jamais aimé l'hiver. La mort me pèse d'où qu'elle vienne, chaque fois qu'elle se montre, je tremble. La mort est une salope qui vous prend tout ce qui compte sans prévenir. La mort est toute puissante, d'elle personne ne revient.
Je suis dans ce train qui file au sud ; je suis toujours vivante. La salope ne m'a pas eue. Elle l'a pris lui à ma place. Elle n'aurait pas dû. S. aimait toutes les saisons, il valait plus que moi et je l'aime plus que moi-même. J'aime S. plus que tout.
Je file vers le sud pour le retrouver. Pour le rejoindre. Je file dans les paysages à rebours. Je suis un fantôme, une fille perdue.
L'histoire pourrait commencer ainsi. Elle pourrait tout aussi bien commencer autrement. Quel que soit son début, la fin est déjà écrite depuis longtemps. Alors que faire pour qu'elle dure encore suffisamment ? Brouiller les pistes, suivre des chemins de traverse, prendre le temps de revenir pas à pas en arrière.  Rejoindre S.. 
Je n'avais rien trouvé de plus terriblement doux que cela : le rejoindre.
Il suffisait d'être encore un peu patient. Je regarde le paysage qui défile à rebours, serrant entre mes doigts gelés le cahier de S..

"J'en avais brusquement ma claque et ça m'était égal. Je voulais plus être là du tout. J'ai fermé les yeux mais il faut plus que ça et j'étais toujours là, c'est automatique quand on vit."

C'était la première phrase, les premiers mots dans le premier cahier de S. Il l'avait recopiée, au centre de la page, cette phrase de La vie devant soi, de sa belle écriture effilée et légère comme des ailes. Je n'étais pas allée plus loin. Je n'avais pas osé ouvrir les cahiers. Je n'avais pas eu le courage. J'avais peur. Il fallait attendre encore. La suite était là-bas et ce train filant au sud m'y amenait à la juste vitesse, lentement. J'allais enfin pouvoir le lire et le rejoindre.

...

Elle avançait prudemment, des pas lourds, lents. 
L'aube revenue traînait au ras du sol comme un voile banc des mariages. Sur l'agrégat sombre des bois dans le brouillard épais le chemin traçait un virage périlleux dont la courbe, accidentée et caillouteuse, chutait sous les arbres. 
L'air sentait l'argile, le bois humide et les roses fanées. Des odeurs puissantes de moisissure pénétraient profond dans les poumons. 
Elle avançait lentement. Elle marchait vers une lumière diffuse au bout du chemin de terre, au loin, là-bas.
Elle marchait d'un pas lourd et lent. Elle s'enfonçait dans le bois. Elle affrontait un nouveau jour. 
Elle avançait prudemment sur le tapis de l'aube, tournant le dos aux vertiges, ces autoroutes stellaires et angoissantes de la nuit. 


(...)


*

jeudi 15 juin 2017

Instantané(s) # 30



Quand tu es triste, je le suis, disais-tu.

Mais cela blesse
oui, quand même
cela blesse
dans la chair
les amours mortes. 

Entre les strates de mémoires,
les cicatrices prises, là,
que l'on croyait blanchies
recouvertes de cendres
noyées sous un profond silence,
se souviennent et brûlent encore
comme ces étoiles, là-haut
au ciel depuis si longtemps -
déjà éteintes.

Ce qui demeure ?
C'est leur lumière et avec toi
tes lèvres, dans la nuit, revenues
ton regard doux qui apaise
les vieilles douleurs retenues.

Ce qui demeure et m'est si doux
c'est la caresse de tes mots
en noir et blanc et tes baisers...
Tes doigts aimants imaginés
sur mon visage et sur mon ventre
qui font luire ma peau à nouveau
comme la lune sous les branches.

Ne sois pas triste, disais-tu, je reviendrai.
Reviens-moi, oui, encore, encore.